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Celui qui vint en premier raconta cette histoire au dernier. Le premier était une femme et le dernier un homme. Et ce dernier écouta attentivement chaque mot, chaque parole, chaque silence, chaque respiration. Il le fit avec un tel abandon de lui-même qu'il s'imprégna de chaque vibration au point où il devint lui-même le récit légendaire comté par cette femme.

Cettre dernière fût tellement ébahie et surprise par un tel comportement qu'elle sentit monter en elle le sentiment d'être séparée de l'homme, faisant à présent partie de l'histoire qu'elle racontait. Ce sentiment de séparation germa en elle et évolua en grandissant, créant de plus en plus d'espace entre celui qui écouta et elle-même, à l'origine de la narration.

En voyant ce dernier être pleinement acteur de son histoire, ce sentiment d'abandon prit corps aussi en elle, mais il eut un effet tout à fait différent sur elle que sur celui de l'homme. Elle se sentit seule en pensant qu'elle n'était plus écoutée ni entendue car l'homme agissait au sein même de ce récit, attentif à y découvrir le moindre détail. Comme ce sentiment lui devint insupportable, la femme stoppa net sa narration. En faisant cela, elle eut également le sentiment que cette histoire née d'une légende n'aurait plus court..

Comme l'homme avait tout écouté depuis le début, attentivement, chaque mot, chaque parole, chaque silence, chaque respiration, et qu'il vivait pleinement ainsi le récit à l'écoute de cette dernière, il ne se rendit pas compte que la femme venait de couper court à sa narration. Il poursuivit ainsi au sein de la légende avec cet enthousiasme de découvrir et d'entendre ce qu'il pouvait être après un tel silence.

Voyant cela, le premier se mit à regarder l'histoire et eut cet autre sentiment, que celle-ci était en train de lui échapper. Alors pour contenir ce sentiment faisant naître toutes autres sortes de sentiments, elle se mit à l'observer. Tout d'abord, de face, puis en diagonale, puis le premier prit de la hauteur, puis il vint sur le côté. Il le fît en observant chaque détail, chaque comportement de ce dernier, fût-il l'homme. Il le fit avec une telle attention que l'homme lui-même eut le sentiment d'être observé. Et ce sentiment grandit en lui, tandis que la femme s'ennuyant de ne plus pouvoir raconter son histoire, se prit au jeu de la découverte de l'homme.

Se sentant observé, l'homme fit attention à qui l'observait, à tel point qu'il perdit peu à peu le fil de sa découverte. Plus il pensait qu'on l'observait et moins il était en mesure de découvrir ce qu'il y avait après ce silence. Cela devenait une obsession pour ce dernier, à tel point, que la femme fût fascinée par cela. Elle l'observa avec tellement d'intensité qu'elle plongea à son tour dans son histoire à lui, qui devenait celui qui écoute en se sentant observé et parce qu'il se sent observé il n'écoute plus.

Le premier se prit au jeu du dernier observé, en maintenant le silence. Ainsi, il participerait en étant acteur et co-créateur de l'histoire de la découverte du dernier. Mais comme ce dernier se sentait observé du fait que le silence se prolongeait et qu'il ne découvrait plus l'histoire à travers sa narration, il stoppa net lui aussi la découverte de son histoire.

L'une et l'autre demeuraient ainsi dans une sorte d'anonymat historique, propre au premier et propre au dernier

Entre le premier et le dernier, il demeurait néanmoins un léger espace où nul n'avait pris une place. Ni second ni avant-dernier. Et au sein de cet espace, la légende ne précise pas qu'il pouvait y avoir des arbres, des fontaines, des rivières, des oiseaux, des papillons, des dauphins, des fleurs, des racines, des fruits, des nuages, toutes sortes de choses crées par l'insondable phénomène de la vie.

La légende ne le précise pas

Et par la grâce d'un tel phénomène, il y eut ce chant qui monta de la poitrine de deux inconnus. Au cœur de ce chant, ni parole ni mot ni expression particulière. Juste deux voix mêlées par le son, comme si leur union formait une spirale en montant vers le ciel et qu'à l'écoute du ciel, celui-ci redescendait en pluie vers le centre de la terre, en son noyau, nourrissant chaque particule, chaque cellule de tout ce qui vit.

Ce chant ne racontait rien de particulier. Il sortait de ces deux poitrines ouvertes, il partait vers le haut, vers le bas, dans toutes les directions du cosmos et de la création. On ne pouvait que distinguer à travers le son la texture de leurs voix qui s'unissaient. L'une était femme, l'autre était homme. On pouvait les distinguer car il n'y avait qu'un très mince espace entre les deux, une brèche suffisante pour inspirer l'union des contraires dans la nature même de toute création.

Cette légende demeure inconnue